Tordre le cou à l’église catholique

  •  
  •  
  •  
  •  

Nous sommes partis pour San Juan de Chamula, une petite ville perchée sur les montagnes, à quelques kilomètres de San Cristobal de Las Casas, dans le Chiapas mexicain. Plonger dans le monde chamanique ou tordre le cou à l’église catholique…en voilà une histoire.

Tordre le cou à l'église catholique - Mexique - Couv

J’avoue, profitant de 20 degrés de moins ici qu’au Yucatan, je n’avais pas super envie de bouger mon corps satisfait de notre chambre fraiche. Mais deux ou trois français nous en avaient parlé et rien montré puisque le mystère du lieu couve dans l’interdiction des photos. Voilà qui m’intéresse !

La cabane de Dieu

Nous arrivons après une petite heure de collectivo devant l’église de San Juan. A ma gauche, passent des familles nombreuses, dont les membres, tous petits, aux visages bruns, aux cheveux d’un noir profond viennent prier. Ils sont tous chargés de sacs, de nourriture, et de boissons. Certains apportent poules et coqs vivants au sein même de l’église. A première vue, nous allons donc visiter le nouveau concept de l’Eglise cafétéria.

Je passe la porte. Il n’y a pas de banc dans cette église. On les a enlevés pour faire une boum ?

Les bougies illuminent cette grande église un peu sombre dont le plafond en bois est parcouru de grands voiles blancs. Les cierges sont posés sur des tables, ou sont collés à même le sol par. Toutes les statues et le mobilier ont été poussés contre les murs. L’autel aussi.

Sur le sol, partout des aiguilles de pin fraiches sur lesquelles viennent s’asseoir toutes les familles. Elles élisent le saint auquel se vouer et se regroupent en face de sa statue.

Ici, on a viré le culte catholique. On n’a gardé que les murs et l’évêque est prié de ne ramener sa pomme qu’une fois par an pour célébrer les baptêmes.

C’est une ambiance tamisée, un peu irréaliste. Le bâtiment froid et marbré habituel des grandes églises exhale ici une sensation étrange de nature et d’intimité. On dirait une cabane, construite à l’insu des grands, par une poignée de villageois libres et convaincus. Ici, les habitants sont des tzotzils, descendants des mayas. Ruraux, ils travaillent essentiellement dans l’agriculture, l’élevage et l’artisanat.

Les femmes portent des guipils, chemisiers épais brodés et colorés et des jupes de poils de mouton, noires et épaisses. Un châle sur les épaules ou porté en bandoulière pour en faire un sac, elles sont souvent deux tresses, parfois parcourues de rubans colorés. Leur gilet très court met en relief leur ceinture perlée et bariolée qui enserre leur toile de jupe.  Les hommes moins enclins à porter l’habit traditionnel, s’affublent de vestes de cuir souvent trop grandes, et de pantalons de costume. Les pulls des enfants, les ceintures et les écharpes brodées, colorent la cabane catholique.

Un Noël alternatif

Chaque famille dépaquette ses bougies des papiers journaux sur lesquels paraissent en une les visages cadavériques des narcos tués la veille. Après avoir dégagé une partie du sol de ses aiguilles, chacun plonge le culot des cierges dans la cire chaude pour les coller à même le sol. A genoux, dans un geste rapide, ces adultes habitués constituent des rangées successives de cierges brulant à feu vif, sur les nappes vertes d’aiguilles de pin. Du chœur à l’allée centrale, brillent des bulles de lumière dans cette grande antre hors du temps.

Je me croirais à Noël. Mais dans un Noël alternatif.

Les gens, pour la plupart des chefs de famille, récitent des mantras de leur voix calme et possédée. Au milieu des familles, se poste l’enfant auquel vont être voués les prières de la journée. Le père ou la mère, parfois un prêtre chamane, pose les mains sur le gamin, effectue des pressions sur les différentes parties de son corps, en ânonnant des propos incompréhensibles. Je ne parle pas le chamane, ni l’espagnol cosmique, vous l’aurez compris.

Une femme énonce des propos répétitifs en touchant le front d’un gars qui a la vingtaine. C’est particulier. Est-il malade ? Doit il être soigné ? Elle prend une bouteille, verse de l’eau dans un petit verre, qu’elle boit puis recrache sur les flammes. Elle se saisit des œufs, puis les réchauffe au-dessus des bougies, avant de les accoler sur sa nuque.

Un Noël alternatif thématique poulet.

Le plus amusant est que béni par des œufs à la coque, sur un parterre d’aiguilles de pin, le garçon continue à trafiquer son portable et envoyer des textos. Le grand écart entre un monde de croyances ancestrales et mystérieuses et l’irruption technologique du texto à la copine.

Et quand on parle de notre monde, faut pas oublier le Coca-Cola que les deux finissent par boire, puis roter afin de chasser les mauvais esprits. Le Coca-Cola a effectivement remplacé la boisson locale. Plus bulleuse, plus efficace.

Les enfants à côté jouent presque dans le silence. Un d’entre eux s’ennuie ferme, et après avoir demandé à sa mère, se carapate dehors. Deux minutes plus tard, il revient avec une assiette de tacos ! Il les picore tranquille, crache sur le sol, puis en prend une autre bouchée. La vie ne s’arrête pas ici.

Tordre le cou à la norme

C’est assez hallucinant. Je me sens transporté dans un truc. J’adore cette sensation en voyage. Ce sentiment d’être ailleurs, dans un autre temps. Dans un conte ou une légende qui n’en est pas, puisque je suis bien ici, dans cette antre mystérieuse, cosmique, si loin de moi, si loin de chez moi. Un univers qui m’est totalement étranger, que j’aime mais que je n’habite pas.

A côté, les poulets enfermés dans un sac plastique, dont seule la tête est à découvert attendent patiemment de participer à la fête.

Là, sous mes yeux, pour le gamin de la famille, le père sort la poule de sa robe de plastique, lui prend les deux pattes, et fait frôler son pelage à la chaleur des bougies.

Il va l’immoler à la gloire de l’empire KFC, je le sens.

Non, il le fait toujours voler, puis le passe doucement à la surface du corps du petit. Un coup d’aile dans l’œil, et voilà comment on devient borgne…

Non, pas d’accident finalement.

Mais le père finalement s’arrête, s’empare à une main des ailes de l’animal, et à quelques centimètres de son fils, d’un geste ferme et continu, lui tord le cou.

Le poulet est mort. Vive le poulet.

Le rite est fini.

La famille peut aller manger des tacos, elle reviendra la semaine prochaine.

Matt

Evetmatt Jaiuneouverture

Bienvenue sur ce site pétri de nos mains avec un peu de levain, de connexion cyclothymique, et d'amour. Enfants du pays du canard, mariés et Parisiens pendant 7 ans, nous avons quitté femmes et enfants il y a un an pour faire tel Spoutnik le tour de la terre. On n'est pas encore sur orbite, mais on est contents quand même. Et on vous le partage ici ! Eve et Matthieu

Un commentaire

Laisser votre commentaire ici